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A Plat les murs

jeudi 16 novembre 2006, par AC ! Limoges

Le tracto-pelle rompt le silence paisible
de la campagne limousine, en cette
heure tardive de la nuit de Noël.
Marc, calé dans le fauteuil à suspension
hydraulique, enclenche la troisième. Les cent
chevaux de l’engin le portent puissamment et
lentement vers son but ; Les néons de la voie
express trouent le brouillard. Ils répandent
une lumière diffuse.
Marc vient de récupérer l’engin qui dormait
sur un chantier, au coeur de la Zone industrielle
nord. Il n’a eu aucun mal à en trouver
la clé de contact. elle était accroché à un
tableau. Son pied de biche, sa "plume", a eu
rapidement raison de la porte.
Maintenant il roule sur la voie express qui
prolonge la nationale 20. Il va enfin réaliser
son rêve.
La ville approche. La cité de la Bastide se
dresse au fond de sa perspective. L’engin gravit
la pente. Le vert du feu tricolore se répand
en flaque sur la chaussé humide. Il est tard.
Malgré cela, de nombreux petits points jaunes
quadrillent les façades grises de la cité.
C’est la trêve de Noël. demain les
prolos n’iront pas travailler. Marc
le sait. Il est passé par là lui aussi.
Il longe le cimetière. Il descend l’avenue du
Général Leclerc. Il est dans Limoges.
L’avenue est toute éclairée. Sur le trottoir des
passants le regardent, sans doute étonnés par
la présence d’un engin de travaux publics à
23h, la nuit de Noël. Marc s’en moque. Il
passe la quatrième. L’aiguille marque
20km/h. Il connaît bien son engin. Cela fait
juste un mois qu’il est sorti de son stage
AFPA de conducteurs d’engins. L’ambiance
n’y était pas marrante. Les enseignants s’y
prenaient pour de petits chefs. Ses camarades
n’étaient guère plus réjouissants. Leurs côtés
infantiles l’avaient agacé, agressé même.
Sortis du boulot où ils étaient totalement soumis,
ils ne pensaient qu’à se saouler ou se
faire des blagues douteuses. Tout au long de
son stage sa révolte s’était exacerbée. Il avait
pris conscience de l’isolement. Mais il s’était
approprié une technique qu’il mettait ce soir
au service de ses désirs L’avenue du Général Leclerc est longue
et l’engin, même en vitesse de
croisière roule lentement. Tout le
long des panneaux publicitaires rythment sa
progression. Ces panneaux clament insolemment
le bonheur par la consommation et
excluent un peu plus ceux qui ne peuvent
consommer. Marc pensent aux prisonniers,
exclus parmi les exclus. Certains, s’ils ont de
la famille ont dû recevoir leur colis de cinq
kilo réglementaire. Demain ils mangeront la
traditionnelle dinde surgelée servie dans toutes
les prisons de France. Mais demain, à
Limoges, par l’action de Marc, elle prendra
peut-être une autre saveur.
Le tracto-pelle, avec ces cent chevaux, roule
lentement et fait un bruit épouvantable. Les
riverains encore éveillés, alourdis par leur
réveillon, n’y prêtent aucune attention. Marc
continue, déterminé. Il s’engage Place
Carnot, fait le tour du rond point, passe
devant la vieille halle et attrape la rue
François Chénieux. Sur le trottoir des fêtards
éméchés marchent péniblement. Ils gesticulent et chantent de bon coeur. Marc ne se sent pas concerné. Dans ce moment présent, il a
une distance aux choses qu’il n’a pas dans
une situation normale. Les vitrines de nombreux
magasins sont illuminées et clignotent
au rythme des guirlandes électriques. Il
longe la Faculté de médecine qui dort, protégeant
la morbidité de ses salles de dissection
et la morosité de ses amphis. Sur le mur un
bombage : Désarmons le béton. Marc le connaît
déjà. Il l’avait découvert lors du repérage de
son parcours. Il se marre tout seul. C’est de la
provocation. Le béton, il va s’en occuper. Il
est là pour ça. Si ça marche, il y en a qui ne
sont pas près de l’oublier !
Devant la caserne de la visitation, la
sentinelle ne fait pas attention à lui.
triste et endormie elle attend la fin
de son service pour rejoindre le poste de
garde d’où parviennent des bruits de fête et de rigolade.
Au bout de la rue Marc aperçoit la place
Denis Dussoubs toute illuminée. La ville
semble un peu reprendre vie : c’est la fin des
séances de cinéma. les derniers spectateurs
sortent frileusement. Ils ne s’attardent guère
sur la place. Derrière les vitres embuées du
Café de Paris, des consommateurs sont attablés.
Le but approche. Marc n’est pas très à
l’aise. La tension monte. Il n’aimerait pas se
trouver face à une patrouille de flics.
Comment pourrait-il expliquer sa présence
sur un bull, d’autant plus qu’il est piqué ?
Heureusement pour lui, ceux-là aussi pensent
que c’est la trêve et font plus ou moins la
fête dans leur commissariat.
Marc a peur mais il est déterminé. Il peut
laisser tomber son projet, partir. Il n’a de
compte à rendre à personne. Il continue. il
rétrograde en troisième pour aborder la
place. Ses yeux inspectent, interrogent
chaque vitrine, chaque passant. Il sait ce qu’il
a à faire. Il n’aimerait pas échouer si près. Il se
souvient de ces militants maos qui avaient investi Fauchon, au moment de Noël et qui
l’avaient pillé. Ils avaient distribué ensuite les
boîtes de foie gras dans les bidonvilles de
Nanterre. Marc était lycéen à ce moment-là. Il
avait suivi cette histoire par la presse. Ce
geste lui avait beaucoup plu. Quand il avait
monté son action de ce soir, il donnait à son
geste la même signification que celle qu’il
avait attribué aux maos à l’époque.
Il remonte le boulevard Victor Hugo. Sur sa
droite le Café de la Poste, chez "Dudule" pour
les habitués, dort paisiblement. Après
demain il y retournera, si tout se passe bien.
C’est le café où il se sent bien, un peu sa maison
même. Le poêle au milieu de la salle lui
réchauffe le coeur par son odeur de bois
brûlé. Ici il y a toujours un copain pour discuter
ou jouer aux échecs. On y trouve toute
sorte de personnes et de denrées, y compris
du shit. Mais ce n’est pas le moment de s’attendrir.
Marc oublie tout ça et se crispe sur son
volant. Il tourne à droite et débouche en plein
sur le Champ de Foire : la place Winston Churchill. La prison se dresse, banale, 200 m
plus loin. Son long mur gris et hermétique
ferme la perspective. Marc repasse la quatrième
et traverse la place. Il est près de minuit.
Elle est déserte hormis quelques voitures qui
y dorment chaque nuit. Marc poursuit son
avancée. Il a mal au ventre. Tous ses sens sont
à fleur de peau. Il n’a plus envie de rire. Il se
dirige jusqu’à la porte principale.
C’est à cet endroit qu’il a choisi de frapper. Il
se met en face. Par une manette il abaisse le
godet jusqu’à un mètre du sol. Il s’arrête. Il
passe la première et fonce. Il emboutit la
porte métallique avec force.
La porte cède. Marc a envie de partir,
d’en rester là. Mais la rage le prend.
Ca a été trop vite, trop facile. Il fait
marche arrière et attaque le mur. Le vacarme
reprend.
Une partie du mur s’effondre. Les pierres tombent autour de lui. Il n’y fait plus attention.
Il poursuit consciencieusement son travail.
Le trou est béant. Il découvre la cour
d’honneur de la prison. A150 mètres un automobiliste
médusé a assisté à la scène.
A l’intérieur aucune réaction. Les gardiens
doivent cuver leur réveillon ou bien ils sont
morts de peur pensant à une attaque généralisée
de la prison. Cette prison dont la porte
est enfoncée pour la deuxième fois dans son
histoire. La première fois, c’était le 19 avril
1905. Des ouvriers l’avaient attaquée pour
libérer leurs camarades. Ils avaient défoncé la
porte avec un bélier. L’armée avait tiré.
Un jeune ouvrier de 20 ans avait été "tué par
des balles françaises", pour reprendre l’épitaphe
gravé sur sa tombe. Le grand-père de
Marc l’avait amené, quand il était gamin, voir
cette tombe, au cimetière de Louyat, à
Limoges. Marc s’en souvient comme si c’était
hier.
Ce soir, à lui tout seul, il a fait mieux
que la cinquantaine d’ouvriers avec
un bélier. Cette brèche énorme révèle
le mur si anodin d’ordinaire ; ce mur qui permet
l’enfermement. Pourtant ce mur, à lui
seul, n’est rien. C’est tout ce qu’il cache qui
fait la prison. Lui, s’est attaqué au mur et
c’est, pense-t-il, aux prisonniers eux-mêmes
de s’attaquer à ce qu’il y a derrière. Il enclenche
la marche arrière. Il s’arrête. Il passe la
marche avant. Malgré la trêve, il ne faut pas
rêver. Il faut penser à s’arracher. Les flics vont
sans doute rappliquer sans tarder. Il descend
la place et s’engouffre dans la rue Bernard
Palissy. Il s’arrête un peu plus loin. Il sort de
sa cabine. Il remet son blouson et son écharpe.
Il est pressé de déguerpir. La mobylette
qu’il avait laissée là dans la journée l’attend
au même endroit. Personne ne la lui a piquée,
heureusement ! Il l’enfourche, et encore tout
excité par sa folle équipée il disparaît dans la
nuit. Il va rejoindre ses potes. Ils l’attendent
pour réveillonner.

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